A l’assaut du dragon


2089 mots – 10 minutes à lire

Quels sont selon vous, cher lecteurs, les ingrédients d’une belle aventure ? Ah…. De ma bibliothèque je ne peux entendre vos réponses mais je suis sûr d’une chose : ces ingrédients sont, selon chacun, très variés. J’y vois cependant quelques incontournables : le danger, la découverte et l’inattendu… ! Oui, je sais, vous n’êtes pas tous d’accord avec moi mais qu’importe ! J’aime cette sensation d’incertitude lorsque, pour avoir le privilège d’observer un dragon, il faut traverser des terres inconnues, risquer un peu plus que son confort et devoir parfois se retrouver seul face à la bête. Les dragons n’existent pas me direz-vous… Si, si ! J’en ai vu, et plus d’une fois d’ailleurs ! Car pour qui a pu approcher un volcan, sentir son souffle et trembler à ses rugissements de fumée et de flammes, il semble vivant et effrayant… et aussi réel que cet animal légendaire. Semeru, Merapi… tels sont les noms des premiers volcans que j’ai eu l’audace d’approcher. Mais aujourd’hui la bête que je désire défier a pour nom Fuego, un volcan bien actif du Guatemala.

C’est ainsi que je me retrouve dans ce pays d’Amérique Central en février ; une saison idéale pour marcher dans ce coin tropical de notre planète. Le Guatemala réserve un petit choc à l’arrivée pour le voyageur : des gardes avec fusils à pompe devant les banques, les boutiques… La violence semble faire partie du décor. Mais cette violence est essentiellement liée au trafic de drogue et les touristes sont rarement pris pour cible. Mais malheureusement pour moi, des bandits de grands chemins sévissent régulièrement sur les sentiers de randonnée du pays. C’est donc avec une certaine incertitude et de l’appréhension que j’envisage la montée vers le sommet du volcan. Depuis Antigua, je dois tout d’abord me rendre au village de la Soledad d’oú un sentier est sensé amener au sommet d’un premier volcan éteint, l’Acatenango, avec une vue imprenable sur le Fuego, à tout juste une centaine de mètres. Comme à mon habitude, j’envisage de ne pas prendre de guide… histoire de jouer l’aventurier et d’économiser aussi. Je pèse longtemps les risques que je prends. Un homme m’apprend qu’un félin rôde dans la zone mais je ne sais pas quel crédit accorder à son affirmation. Finalement, je me rends au poste de police d’Antigua.  « Vois-tu… me dit l’officier. Le problème ce n’est pas la fréquence des attaques de bandits. Si tu montes seul au volcan, quelqu’un va te voir et te suivre. Il faut prendre quelqu’un du village avec toi ! » Je me range à son avis judicieux.

C’est donc parti pour l’aventure ! Le dimanche suivant, très tôt, j’attends en vain un bus pour la Soledad. Contrairement aux indications que l’on m’a données la veille, aucun bus ne pars pour le village ce jour là. Je me rabats sur un taxi et arrive à négocier un bon prix (!). Le chauffeur déchante vite car la route est longue, difficile est cahoteuse. Son taxi n’a rien à faire là, il faudrait un 4×4 ! « Ce village porte bien son nom !  » me dit-il. La Soledad se traduit par « La Solitude » en français. Une fois arrivé, je lui donne un supplément. Il n’a pas démérité.
Le village est tout petit. Je suis content d’être là. Ca sent le parfum de l’aventure ! Il ne reste plus qu’à trouver un villageois pour m’emmener. Dans une boutique minuscule et vide, je rencontre Hector. En plus de tenir son échoppe, il sert parfois de guide pour l’Acatenango et nous négocions rapidement un accord. C’est lui qui va m’emmener au sommet mais j’y passerai la nuit seul et c’est aussi seul que je redescendrai. il m’assure que le chemin est facile et sûr.

Le chemin débute à travers des champs et il n’y a aucune indication sur la route à suivre. Je me rends compte qu’il aurait été compliqué pour moi de m’y retrouver tout seul. Nous sommes accompagnés par le fils d’Hector et de leur deux chiens. A plusieurs reprises, j’entends le Fuego entrer en éruption. Hector me dit qu’il est très actif en ce moment. Je jubile ! Quel chance pour moi car l’activité des volcans évolue beaucoup. Ces bêtes sont capricieuses. Elles peuvent dormir de long mois avant de cracher feu et fumée.
Le temps est bon malgré les éternels nuages d’après-midi en cette saison. Hector s’arrête ici et là pour me décrire telle ou telle plante cultivée par les villageois. Finalement, je suis plutôt content de l’avoir avec moi. Après ce qui semble être une petite demi-heure, nous entrons dans la forêt qui ceinture une partie du volcan. J’interroge Hector sur cette fameuse bête qui rôde. En fait, il n’y a que du gibier dans le coin. Le seul véritable danger, en dehors du volcan, est la rencontre éventuelle avec un bandit de grand chemin. La forêt est très dense. L’ombre apportée par les arbres et l’altitude rafraîchissent sensiblement l’atmosphère, ce qui me permet d’avancer dans de bonnes conditions.
Nous croisons quelques randonneurs. « Animo, animo. Que queda poco ! » Me dit l’une. Dans une clairière, un groupe de randonneurs locaux termine sa pause déjeuner. Ils descendent aussi. Je semble être le seul à monter aujourd’hui. Ils sont accompagnés d’un policier pour leur sécurité. Il s’amuse à tirer avec son arme sur un tronc d’arbre. On est bien en Amérique latine !

Nous reprenons notre marche. Les deux chiens nous suivent fidèlement. L’après-midi s’écoule tandis que nous traversons la forêt qui se clairsème. Elle fait place à de vastes pentes de cendres solidifiées. Nous approchons du but. Que de hauteur nous avons pris ! « Nous y sommes bientôt, me dit Hector. Tu vois là, c’est la dernière pente. »
Oui, mais quelle pente ! Je suis obligé de m’arrêter tous les deux ou trois pas car la combinaison des effets de l’altitude, de la fatigue et de la très forte inclinaison de la pente en font un défi redoutable. Je sent le vent monter, ça y est ! Nous sommes au sommet ! Quelle vue magnifique ! J’ai autour de moi un décor magique. Une mer nuage s’étend en dessous de moi et les lumières du soleil couchant participent à rendre l’atmosphère fantastique. J’ai le soufflé coupé. Je ne m’attendais pas à un tel spectacle. Ah , si j’étais peintre ! J’aperçois au loin, à l’Ouest, deux volcans sortant leurs beaux cônes de la mer de nuages. « Ce sont le Santa Maria et L’Atitlan » m’explique Hector. Nous échangeons encore quelques mots et il prend la route du retour avec son fils et un des chiens. L’autre semble vouloir me tenir compagnie dans cette scène où les mots peinent à en décrire la beauté sauvage. Je le nomme “Perrito”. (Petit chien en Espagnol).

Alors que j’observe l’ombre projeté par le volcan à l’est, je sursaute. Un immense bruit vient briser le silence. Je me retourne, c’est le Fuego à quelques centres de mètres qui vient d’entrer en éruption et projette des bombes autour de lui. Wow ! C’est un retour à la réalité. Le volcan me rappelle que c’est pour lui que je suis venu et je ne suis pas déçu. Son explosion soudaine et brutale me prent à la poitrine et me fait sentir ma vulnérabilité, seul, à 4000 mètres, face à ce monstre actif. J’observe les pierres rouler sur ses flancs. Le soleil décline et je m’installe face au Fuego pour une nuit à la belle étoile dans mon sac de couchage. La température baisse très vite. Ça va cailler ! Perrito s’installe à côté de moi. Quel plaisir de l’avoir. Je partage mon dîner avec lui : thon et biscuits. Il a l’air d’apprécier. Le noir nous enveloppe. J’aperçois les lumières d’Antigua, loin au dessous de moi. Rien ne me prépare pour le spéctacle qui va suivre. A nouveau, je suis pris à la poitrine par le bruit et le choc du Fuego qui explose. Des bombes de lave en fusion sont éjectées telles des feux d’artifices et colorent en rouge les pentes du volcan. La scène a un côté terrifiant. Quelle force, quelle beauté ! Voilà ce dont je vous parlais au début de mon récit. Voilà le dragon hurlant et cracheur de feu. Je me sens tout petit dans mon sac de couchage face à ce monstre. Je vis là l’un des moments les plus beaux et forts de ma vie. Je tente sans succès de capturer cet instant en image mais il fait trop sombre et je n’ai pas de pied. De plus, il fait un extrêmement froid et le vent souffle très fort. J’ai difficilement la force de sortir du sac de couchage.

J’observe les éruptions suivantes avec la même fascination, je ne me lasse pas de ce feu d’artifice irréel. Mais je commence à fatiguer et il temps de dormir car je suis très éreinté par la longue journée de marche et le manque d’oxygène à cette altitude.
Je m’endors rapidement, le sommeil me fera du bien.
Je suis réveillé avec éffroi par le fracas du volcan qui explose et j’agite vainement les mains pour me protéger des bombes incandescences qui illuminent le ciel en face de moi. Je reviens à la réalité, les bombes ne vont pas m’atteindre, elles tombent à une centaine de mètres et roulent avec bruit le long des pentes du Fuego. Hoooo… C’est effrayant d’être réveillé comme ça ! Perrito n’est plus près de moi. J’espère qu’il va bien et qu’il n’est pas tombé du flanc du volcan qui ne se trouve qu’à quelques mètres devant moi. Je me recouche une fois la bête calmée. Mais je revis le même épisode de réveil brutal peu après. Il me sera impossible de véritablement me reposer. Les explosions du volcans sont bien trop brutales pour me permettre de dormir sereinement. Malgré toutes ces difficultés, je suis heureux d’être là. Je me sens chez moi parmi ces volcans, devant ce spectacle fantastique. C’est ainsi que j’aime vivre la vie, en faisant battre mon coeur.

La nuit se passe, entrecoupée par les exposions, et le petit matin m’offre un spectacle tout aussi joli que celui de la veille. Les nuages ne sont plus là et je peux profiter à loisir de la vue sur les alentours. Je m’offre quelques biscuits pour le petit déjeuner. Dans ces conditions, la moindre bouchée de nourriture est un régal. Je retrouve Perrito ! Il ne s’est pas égaré; il semble savoir ce qu’il fait ce petit chien ! J’explore le sommet de l’Acatenango en attendant que les rayons du soleil me réchauffe. Je m’attarde, quelle sensation étrange d’être seul dans ce lieu désolé et inhospitalier. Mais il est temps pour moi de redescendre. Perrito me suit ! Il me précède sur le chemin et m’attend à chaque détour. J’éprouve une grande joie d’avoir avec moi cet ami surprise. Je descends par un autre chemin que la veille. Ce sentier traverse une belle forêt de pins et la marche est agréable sous le beau soleil.
J’entends des voix et aperçois de la fumée, il y a des gens plus loin en contrebas. Qui sont ils ? Ont ils dormi là ? S’agit-il de bandits ? Je n’ai pas d’autres choix que de passer. Ils ne ressemblent pas à des randonneurs et ne m’inspirent guère confiance. Nous échangeons quelques mots en Espagnol et je passe sans encombre. Plus loin, j’entends Perrito aboyer. Un homme étrange est sur le chemin et il n’ose pas passer. Que fait-il ici sans sac et matériel aucun ? Il m’inspire encore moins confiance que les autres. Mais il sourit gauchement et s’écarte pour nous laisser passer. Rien de sérieux finalement. La descente sous le soleil du matin est vraiment agréable et je profile allègrement de chaque moment. Nous quittons le bois et voici à nouveau les champs qui s’étalent devant moi. A un moment donné, le chemin se scinde en deux. Le village doit être sur la droite. Je m’y engage mais Perrito ne me suit pas. Il s’est avancé sur l’autre chemin et se met à aboyer dans ma direction ! Je me trompe de chemin en fait ! Heureusement qu’il est là ! Une quinzaine de minutes plus tard je me retrouve à nouveau au village. Je fais mes adieux à Perrito et à la famille d’Hector avant de continuer vers d’autres aventures…

Voilà, amis lecteurs, ce qu’il en est de ces fameux dragons dont je vous parlais au début. Le Fuego en a été un beau specimen. Et j’ose espérer que vous avez trouvé un peu d’aventure dans mon récit. J’en ai quelques autres sous la main, à bientôt pour la suite !


Comments (2)

  1. Rachel Chevalier

    Salut Morad,
    Merci d’avoir permis que je chemine avec toi le long de ce magnifique périple. Les volcans me fascinent aussi, mais les années passent et je n’ai plus assez de physique pour randonner. Terrible frustration. Je suis heureuse de suivre tes aventures et d’admirer tes belles photos. J’ai quand même pu aller cet automne au parc du Yellowstone et j’ai pu admirer trop rapidement hélas les activités volcaniques magnifiques de cet endroit magique.
    Au plaisir de te suivre encore. Amicalement
    Rachel

    Répondre

Répondre à Morad Echarkaoui Annuler la réponse