Parmi les géants des Andes


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J’écris à nouveau depuis ma bibliothèque. Et oui, quoi de plus facile que de raconter une aventure dans le confort et la sécurité, la chaleur d’un verre de thé à la main ? C’est ici même, qu’il y a peu, je m’ennuyais sec, allongé confortablement dans mon canapé, attendant avec impatience mon départ pour l’Argentine et les Andes. Je voulais de l’aventure et j’allais en avoir, presque à en regretter le confort et l’ennui de ce même canapé. Mais bref… place à l’histoire. Elle commence dans un bus qui m’emmène de Buenos Aires à Mendoza dans les Andes en quatorze heures. Je suis subjugué par ma première vue de la Cordillère, une immense muraille qui semble s’élever brutalement du sol. Le plus haut sommet, l’Aconcagua monte à plus de 6900 mètres ! Mon objectif est un peu plus modeste, essayer d’atteindre le sommet du Cerro Plata à 5968 mètres mais un record potentiel pour moi, après le Toubkal au Maroc et l’Acatenango au Guatamela avec leurs 4000 mètres et des poussières. Je m’aventure sur un terrain qui ne m’est pas familier, celui de la haute montagne. On est très loin des treks à 3000 mètres même si ces derniers ont leurs propres enjeux et difficultés. Mais cela fait un moment que je veux côtoyer et grimper les géants de notre planète. Ce voyage est une occasion pour moi de m’y atteler.

A Mendoza, je prends le bus qui va m’emmener au village de Potrerillos, la porte d’entrée dans cette zone des Andes. J’explique au chauffeur où je veux aller exactement, du coup, au terminus, il me fait monter dans un autre bus. Il serait compliqué ici de me débrouiller si je ne parlais pas Espagnol. La route caillouteuse grimpe sévère et nous arrivons dans les collines perdues de Potrerillos. Il me reste cependant une douzaine de kilomètres à parcourir le long d’une route poussiéreuse avant d’arriver à Vallecitos et au début du sentier. Un villageois se propose de m’emmener pour 500 pesos. Bien trop cher. Je lui explique avoir payé un peu plus de 1000 pesos pour parcourir les plus de mille kilomètres depuis Buenos Aires, pas question de payer 500 pesos pour 12 kilomètres !

Je me mets en route. Je croise un guide de haute montagne qui revient de sa tentative d’ascension du Plata. Il a rebroussé chemin à cause d’une tempête pas très loin du sommet. Je continue en espérant ne pas arriver trop tard car c’est déjà le milieu de l’après-midi. Un véhicule passe et je tente le stop. Je suis pris par Daniela et Mario, un couple très sympathique. Daniela parle bien le français ! C’est la Saint Valentin et ils s’offrent un petit tour à la montagne. Ils décident de m’emmener au bout de la route là où le sentier commence ! Quelle gentillesse, cela me fait gagner un temps précieux. Avant de me quitter, ils me font goûter le Maté. C’est un rituel en Argentine. Le récipient est rempli à ras bord de feuilles séchées puis d’eau chaude. J’apprécie ce moment de convivialité. Daniela est inquiète pour moi. « Ou vas-tu dormir dans ces montagnes ?  » me demande-t-elle ?

Je m’engage sur le sentier, heureux de laisser derrière moi la civilisation. Le chemin ne présente pas de difficultés et au bout d’une heure, j’arrive dans la vallée de Las Veguitas, l’objectif de la journée. Des nuages recouvrent une partie des sommets, donnant à la vallée une atmosphère inquiétante. Un ruisseau la divise en deux. De l’autre côté, des chevaux broutent en me lançant de temps en temps un regard interrogateur. Je prépare la tente, ma maison pour les prochains jours. Très vite, je me rends compte qu’il y a un problème. Je ne trouve pas l’arceau principal. Je l’avais pourtant vu en préparant mon sac. « Tu n’as pas fait ça ! », me dis-je. « Tu n’es pas venu monter un sommet de 6ooo mètres sans l’arceau de ta tente !!! » Je m’insulte copieusement pendant une trentaine secondes avant de me reprendre. « Bon, ce qui est fait est fait, trouvons une solution. » Finalement, j’arrive à faire tenir l’ensemble avec mon bâton de marche. Il me faudra faire avec et espérer ne pas me prendre de tempête.

Le lendemain, je me réveille au soleil, pas un nuage ! Le Vallecitos domine la vallée de son immense paroi, une partie du Plata est également visible. De petits oiseaux peu chétifs s’approchent à quelques centimètres de moi à la recherche de quelques miettes. Je partage allègrement mon petit déjeuner avec eux. Il est déjà 09:00, je démonte la tente. Une longue montée de 1100 mètres m’attend jusqu’au camp suivant à 4300 mètres. Le sentier s’enfonce dans la vallée et prend rapidement de l’altitude. J’aperçois un lama au loin en train de brouter sur une pente. Yes ! On est bien en Amérique du Sud ! Je suis plutôt chargé. Près de 30 kilos sur le dos dont 8 litres d’eau. Je préfère être prudent et avoir suffisamment de réserves au cas où l’eau manquerait là-haut. Au bout de quelques heures, je passe quelques tentes. Des alpinistes attendent avant de monter plus haut. A partir de là, le sentier se fera moins hospitalier. Adieu arbres et verdure. La section que j’aborde s’appelle l’infiernillo, le petit enfer. Un paysage désolé de roche nue s’élevant brutalement. Mon allure ralentit sévèrement, des nuages s’invitent, encerclant la vallée et c’est dans cette atmosphère fantomatique que je continue l’ascension. Après un chemin de crête plutôt long, le sentier monte de manière abrupte. Je n’arrive pas à faire plus de quelques pas sans devoir m’arrêter, essoufflé. J’essaye de compter au moins 10 pas avant chaque arrêt. L’altitude se fait ressentir et j’atteins mes limites. Le camp ne semble plus très loin pourtant. Une centaine de mètres tout au plus mais il me faudra une bonne vingtaine de minutes pour les parcourir, à bout de souffle. Le camp El Salto est un petit espace rocailleux de vingt mètres sur vingt où il est possible de poser quelques tentes. Un torrent rugit à une centaine de mètres. Je monte la tente et admire la vue. Sur ma gauche, une muraille impressionnante de roches et de neige. En face de moi, l’immense lac de Potrerillos qui s’étend au loin. Derrière moi le Vallecitos et le faux sommet du Plata. Tous les deux encore bien loin. Je fais la connaissance d’un groupe d’Argentins de Cordoba : Angel, Marty… Je suis content de ne pas me retrouver seul dans cet endroit désolé.

Je me réveille vers six heures du matin. J’ai mal à la tête, une très forte nausée et je me sens très faible, apathique. Le moindre mouvement me coûte mentalement. Je sors de ma tente, le paysage est grandiose mais je n’éprouve aucun plaisir. J’ai envie de redescendre même. Je suis presque dans un état second. Je me parle : « Tu as le mal des montagnes. Tu as envie d’être ici, tu aimes ces montagnes. Bois, mange et ça partira. » Je trouve la force de prendre un ibuprofène et je me force à manger des amandes grillées et quelques figues séchées. Je bois également beaucoup d’eau. J’essaye de respirer profondément. Je suis conscient d’être monté bien trop vite à 4300 mètres. En à peine une trentaine d’heures. Pas étonnant que je sois à la ramasse. Quelques heures plus tard, je suis un autre homme. La nausée est partie et j’admire avec plaisir les sommets enneigés autour de moi. Je décide de ne pas aller plus loin pour la journée et de m’acclimater. Je fais la connaissance d’Itay, un Israélien venu monter au Plata également. Il me présente Sergio, Javier et German, trois alpinistes argentins. Nous passons un moment sympathique en sirotant du Maté. Javier souhaite devenir guide. Il est ici pour s’entraîner. Nous nous donnons rendez-vous tôt le lendemain pour marcher ensemble mais la météo prévoit des vents de 70 kilomètres/heure au sommet !
En début de soirée, le vent se lève. Quelle tempête ! La zone est connue pour ses vents diaboliques. Ma tente s’effondre. Les autres sont mises à mal. Le groupe d’argentins m’invite généreusement dans leur tente. J’avance difficilement, courbé contre le vent pour parcourir la dizaine de mètres qui m’en sépare. Réussir à y entrer dans ces conditions est une épreuve en soi. Nous nous retrouvons à 5 dans la tente mais j’ai tout de même l’impression qu’elle va s’envoler. J’essaye de dormir malgré les hurlements fous du vent. Plus question d’essayer de rejoindre les autres pour le rendez-vous prévu.

Le lendemain, le vent se calme mais on devine sa force plus haut dans la montagne ou des filets de neige s’envolent du col et des sommets. Itay, l’Israélien, est épuisé par la mauvaise nuit qu’il a eu. Il décide d’arrêter là et de redescendre. Je pars pour une marche vers le col avec Ernesto, un Argentin, de Cordoba également. Il est venu au Plata pour s’acclimater à l’altitude avant de s’essayer à l’Aconcagua la semaine suivante. Il s’est bien préparé avant de venir, s’entraînant à vélo et dans les montagnes de Cordoba. Nous nous enfonçons dans l’étroite vallée qui mène au col. Je sens très vite à nouveau les effets de l’altitude et chaque pas me pèse. Nous passons près d’un magnifique lac gelé sous la très belle face du Vallecitos. Je propose à Ernesto d’essayer de monter le plus haut possible. Nous continuons l’ascension dans ce décor de rêve mais inhospitalier. C’est là ou je trouve mon plaisir, dans cette exploration, cette aventure que permet la montagne. J’aperçois le col Lomas Amarillas sur la gauche, ça semble être un bon objectif pour la journée. Ernesto se range à mon avis et nous entamons la montée extrêmement raide. Il n’y a pas de sentier. Uniquement de la roche, de la neige et de glace. Très vite, Ernesto me devance. J’essaye d’être prudent en posant mes pieds fatigués. Je m’interroge sur la tentative de monter au sommet à 5968 mètres le lendemain. « Où trouverais-je la force ? » J’ai largement atteint mes limites ici et il me faudra m’aventurer en terrain inconnu. Je me parle : « tu donneras tout ce que tu as pour monter le plus haut possible, un pas à la fois. » En attendant, je m’efforce d’arriver sur une sorte de pic au dessus du col, où Ernesto s’est posé. La pente devient plus abrupte et je dois monter avec les mains, vingt centimètres à la fois. Une chute ici aurait des conséquences tragiques. J’arrive finalement et m’effondre de fatigue, à bout de souffle. Nous sommes à plus de 4900 mètres. Un record personnel. Après quelques minutes, je peux enfin admirer le paysage envoûtant qui s’offre à moi : une nouvelle vallée et le pic Lomas Amarillas aux contours déchiquetés. Nous sommes tentés par essayer ce sommet là qui semble à porter de main mais sans l’itinéraire exact, sans corde… ça serait… comment dire… un peu risqué.

Nous revenons sans encombre au camp. Mais la montagne n’est pas contente et le fait savoir. En quelques minutes, une tempête de neige avec des vents cabalistiques s’abat sur le camp. Je protège mon sac avec le tissu de ma tente et de lourdes pierres. La neige me fouette le visage et le froid s’infiltre insidieusement dans mes vêtements. Trois tentes sont détruites par le vent et j’essaye d’aider les occupants mais c’est peine perdu. Leur guide décide de faire descendre tous les membres de leur expédition. Nous ne sommes plus que quelques uns. J’aperçois un homme assis, loin de toute tente. Quel étrange spectacle dans cette tempête. Je lui crie : « Estas bien ? » Il me regarde mais sans réaction. Je lui fais quelques signes interrogateurs mais sans plus de succès. Son attitude m’inquiète et j’aimerais m’approcher de lui pour voir si tout va bien mais nous sommes séparés par un torrent et la tempête fait rage. Je rejoins Ernesto dans sa tente. Peux être que l’inconnu est avec un groupe qu’il attend. Je décide que je ne peux rien de plus pour lui. C’est une décision que je regretterai plus tard.

J’ai l’impression qu’un géant secoue la tente d’Ernesto. C’est tellement violent que je trouve ça comique. Je suis obligé de maintenir les bras écartés pour que la tente ne s’effondre pas. Ernesto arrive à me préparer une bonne soupe. Quel plaisir dans cet enfer glacé. Nous prévoyons de décider demain, selon les conditions, d’une tentative d’ascension au sommet ou non. J’entends Sergio et German crier mon nom. Je sors de la tente. Le mauvais temps va durer jusque demain après-midi selon les informations recueillies par radio auprès des gardes dans la vallée. Ils abandonnent et redescendent immédiatement. J’apprends la nouvelle à Ernesto. Il préfère redescendre également plutôt que de passer une nuit difficile dans cette tempête. Nous nous préparons à une descente compliquée dans la nuit qui vient de tomber. Je sors préparer mon sac dans la folie des éléments autour de moi. Je trouve la scène surréaliste. Ma mère me tuerait si elle me voyait là ! Nous sommes prêts à descendre. Ernesto m’exhorte à la prudence car les premières pentes sont difficiles et très dangereuses par ce temps. J’en suis conscient. J’avance parfois sur les fesses. A plusieurs reprises, je dois me précipiter au sol pour ne pas être poussé dans le vide par une rafale. Nous glissons parfois dans les éboulis. Au risque de vous paraître fou, il me faut avouer que j’apprécie cette descente rocambolesque en pleine nuit. Quelle aventure !!! Nos torches frontales percent la nuit opaque et au fur et à mesure que nous descendons, le vent se calme. Ernesto est une machine et ne semble pas avoir besoin de s’arrêter, mais je suis fatigué. Il me devance sensiblement mais a la patience de m’attendre. Nous arrivons à rattraper Sergio et German qui nous devançaient pourtant d’une bonne heure !
Après trois heures et demi de marche, nous arrivons enfin à destination, dans la vallée. Je propose à Ernesto de dormir à la belle étoile. « Buena idea ! » me dit-il. Ici la tempête semble bien loin. Presque plus de vent et un ciel dégagé. Il est d’ailleurs de toute beauté, constellé d’innombrables étoiles ! Le bras spiral de la galaxie traverse le ciel. Cette vue à elle seule vaut bien le voyage jusqu’ici. Je m’endors sous cette lumière sidérale.
Le matin, le soleil est là. Aucun vent. L’atmosphère est paisible. « Es un dia de cumbre » me dit Ernesto. Un jour parfait pour monter au sommet. Nous débattons rapidement de la décision d’être redescendu mais nous n’avons pas de regret. Deux officiers de la police des montagnes nous rejoignent. Ils sont à la recherche d’un disparu. Je repense à la l’homme aperçu la veille et je me sens coupable à l’idée de ne pas avoir fait plus pour m’assurer qu’il allait bien. Mais l’homme recherché semble avoir disparu depuis plusieurs jours, ça ne peut être lui. On aperçoit sa tente abandonnée à une cinquantaine de mètres. Un hélicoptère et un avion quadrillent la zone à sa recherche. Les policiers vont monter au camp.

Je fais mes adieux à Ernesto. J’ai vécu une belle aventure avec lui et il m’a bien aidé ! Il va tenter à nouveau le sommet le lendemain. Moi, je n’ai plus le temps. J’ai donné cinq jours à cette montagne et d’autres aventures m’attendent. Après avoir rejoint la route, je fais du stop et tombe sur Sergio, German et Javier ! Ils me prennent dans leur pick-up et m’emmènent directement à Mendoza. Quelle chance. J’ai gagné au moins quatre heures sur ma journée.
Le lendemain j’apprends que l’alpiniste disparu a été retrouvé mort. Cela me fait réfléchir à l’importance d’aborder les montagnes avec beaucoup d’humilité et de prudence. Je suis content d’avoir poussé mes limites mais il me faut reconnaître un certain amateurisme quand je repense au arceau oublié ou à la montée bien trop rapide à 4300 mètres.
Mais je repars avec une soif renouvelée pour les hauts sommets. Là-bas, quelque part, une aventure m’attend.


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